صورة المدينة والسياسة الحضرية
Collection : Villes et espaces urbains
La colonisation, dont le Protectorat est l’une des déclinaisons, repose sur l’idée xénophobe que l’ « autre », le colonisé, est inférieur au colonisateur. Mais pour les défenseurs de la formule du Protectorat, l’expansion n’est pas simple et vile entreprise de conquête de pouvoirs, de territoires, de biens, et de personnes. Ils affirment que c’est une entreprise philanthropique, prétendument animée par un altruisme exacerbé et un désir de justice. Le colonisé n’est plus colonisé mais soi-disant protégé, du monde et de lui-même et l’œuvre coloniale serait constructrice et non destructrice. Pour appuyer cette idée et faire en sorte qu’elle soit partagée par le public le plus large possible, la France produit une propagande construite et abondante, dont la fabrication des villes nouvelles et son corollaire, la préservation des médinas, constituent l’une des pierres angulaires. L’urbanisme est une vitrine, une matérialité qui peut être montrée, d’abord par des plans, ensuite par des photographies, auxquels est rattaché un vocabulaire simple et simpliste, compréhensible par tous.
Si le point d’orgue de cette propagande est le Congrès international de l’urbanisme aux colonies et pays de latitude intertropicale qui s’est tenu à Paris dans le cadre de l’Exposition coloniale de 1931, c’est dès le début du Protectorat que Louis-Hubert Lyautey et ses suiveurs s’attèlent à construire une image urbaine officielle, sorte d’allégorie de la politique de la France au Maroc. Sa principale caractéristique est sa dualité. Certes la terminologie évolue au fil des décennies que dure la mise sous tutelle du royaume chérifien mais elle fonctionnera toujours par opposition. Sur les plans et dans les discours, l’administration distingue la ville nouvelle versus la ville ancienne, la ville européenne versus la ville indigène, ville moderne versus la ville traditionnelle, met en opposition deux modèles urbains. Il y aurait d’un côté le modèle exogène, venu d’Europe, planifié, cohérent, adapté à l’automobile, à l’industrie et à la vie moderne, et doté d’une architecture avant-gardiste, contre un modèle endogène, soi-disant périmé, moyenâgeux, incompréhensible car labyrinthique, inadapté à la vie contemporaine. Toutefois les médinas sont suffisamment charmantes et pittoresques pour être protégées de la destruction. Cette image est construite par le biais de la littérature. Lyautey invite d’anciens récipiendaires du Prix Goncourt, les frères Tharaud qu’il charge d’écrire sur les villes anciennes, tout comme Léandre Vaillat, critique d’art influant… Tous convoquent le vocabulaire de l’ensommeillement. Les villes anciennes marocaines enfermées en leurs remparts seraient éteintes, endormies, mais aussi impénétrables. L’administration du Protectorat, avec l’aide de littérateurs reconnus, développe la théorie d’un prétendu déclin. Ces villes auraient eu un lointain âge d’or, désormais perdu, et seule la France serait à même de le restaurer. Cette image duelle des agglomérations sera si fortement enracinée par la propagande coloniale qu’elle a longtemps biaisé la compréhension fine de l’histoire de la fabrication des villes et de la patrimonialisation des villes anciennes.