المدن والفضاءات الحضرية
Le protectorat français au Maroc est instauré par le traité de Fès signé le 30 mars 1912 entre la France et le sultan marocain Moulay Abdelhafid. Ce traité place le Maroc sous l’autorité politique, militaire et économique de la France tout en maintenant officiellement le sultan sur le trône, et en surimposant l’administration française à l’administration chérifienne. Il dure jusqu’à l’indépendance du Maroc en 1956.
Face à l’arrivée massive de colons, et pour éviter la disparition des villes anciennes comme ce fut le cas en Algérie, est développée une politique urbaine d’envergure dès le début du proconsulat de Louis-Hubert Gonzalve Lyautey (1854-1934), premier résident général entre 1912 et 1925. Formé à l’École militaire de Saint-Cyr, celui-ci arrive au Maroc avec le grade de général, et a une carrière coloniale derrière lui, au Tonkin (partie septentrionale du Vietnam actuel), à Madagascar et en Algérie, expériences. Il a alors modelé sa doctrine au contact d’administrateurs coloniaux tels Jean-Marie de Lanessan (1843-1919) et surtout Joseph Gallieni (1849-1916). Deux principes distincts et pourtant intimement liés dictent cette doctrine : la politique d’association et le développement d’une action sociale, dont l’aménagement urbain constitue l’un des volets majeurs.
La planification urbaine se déploie sur trois fronts : la création d’une dizaine de villes nouvelles non pas ex nihilo mais à côté de cités anciennes : Agadir, Casablanca, Fès, Marrakech, Mazagan (actuelle El Jadida), Meknès, Mogador (Essaouira), Ouezzane, Oujda, Port-Lyautey (actuelle Kenitra), Rabat, Sefrou, Settat, et Taza. Ensuite, l’aménagement des médinas qui sont reconnues comme patrimoine, mais qui sont – et c’est tout le paradoxe - profondément bouleversées par l’expansion démographique. Un nouveau quartier dédié aux Marocains est édifié à Casablanca à partir de 1918 pour servir de vitrine à la propagande officielle et matérialiser la politique indigène de la France. Puis, après la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux quartiers et de nouvelles villes marocaines sortent de terre pour essayer de tenir compte des besoins de la population locale à un moment où les velléités anticoloniales s’expriment avec plus de force. Elles sont édifiées sous la houlette de l’architecte Michel Ecochard (1905-1985).
Afin de mettre en œuvre ce dessein à une époque où l’urbanisme est une discipline qui vient tout juste d’être fondée, Lyautey fait appel à un éminent paysagiste et urbaniste, Jean Claude-Nicolas Forestier (1861-1930), sur recommandation du Musée social, organisme parisien fondé en 1894 pour favoriser l’étude et la réforme des questions sociales dans les domaines du travail, des politiques publiques, et de l’urbanisme. Forestier dessine les grandes lignes des plans de villes qui serviront de base à la planification, mais Lyautey acquiert rapidement la conviction qu’il doit aller plus loin puisque la fabrication des villes telles qu’il les conçoit réclame l’élaboration d’un cadre législatif et administratif d’envergure. Il s’entoure des meilleurs spécialistes pour mettre en œuvre sa politique urbaine : législateurs, architectes, urbanistes, paysagistes travaillent ensemble. L’urbanisme est alors une discipline totalement nouvelle et c’est vers l’un de ces fondateurs que le Résident se tourne. Dès la fin de l’année 1913, il fait appel à l’architecte Grand Prix de Rome Henri Prost (1874-1959) qui poursuit dans la même lignée que Forestier.
Rationalisation de l’espace urbain, quête de confort, de bonnes conditions d’hygiène, et de beauté guident leur choix. Le principe fondateur de cette politique urbaine est celui de la séparation de deux entités urbaines : ville nouvelle et ville ancienne. Dans chaque agglomération, elles sont proches l’un de l’autres, mais séparées par une zone inconstructible. Ensuite, le zoning ou zonage est systématisé. Des zones d’habitation, et/ou de commerce, des quartiers industriels, des zones de loisirs, de casernement, ou encore administratif dans les villes les plus importantes sont clairement délimitées. Les industries sont éloignées des habitations pour des questions de salubrité publique. Certaines zones sont également définies selon la répartition des gabarits volumétriques ; ainsi il existe des secteurs de villas et secteurs d’immeubles. La colonne vertébrale de la planification comporte également la protection de l’environnement bâti et paysagé préexistant, la protection des parcs et jardins existants et la création de nouveaux espaces verts, le ménagement de vues et de perspectives, l’élaboration de règlements normatifs destinés à orienter les morphologies architecturales (limitation des gabarits, détermination des surfaces constructibles, etc.), et l’usage maîtrisé des artisanats indigènes dans la construction des édifices publics.
La propagande officielle donne une image solide, voire rigide, de cette politique urbaine et de son application car cette image sert à légitimer l’entreprise coloniale, et à la rendre « acceptable » aux yeux du monde. Mais dans les faits, elle est appliquée plus ou moins scrupuleusement selon les quartiers et les villes. Là où le démarrage des chantiers est freiné par un contexte économique moins favorable, ou un contexte politique tendu, l’administration assouplit ses vues, trouve des compromis. Parfois, même, elle revoit ses plans. Autrement dit, si la planification est décidée par le haut de la pyramide organisationnelle du Protectorat, il existe toute une gamme d’adaptations qui renvoient à plusieurs groupes d’acteurs aux intérêts divers : industriels, architectes, propriétaires, y compris des propriétaires marocains. C’est particulièrement vrai dans une ville comme Fès, capitale politique déchue et centre religieux de premier plan, où l’administration est particulièrement attentive aux réclamations de l’élite musulmane et israélite, cela pour éviter toute rébellion.