Migrations
Depuis plus de quatre cents ans, on assiste entre la France (ou l’Espagne) et le Maroc à des migrations forcées ou du moins contraintes de part et d’autre des deux rives de la Méditerranée, mais aussi du Levant au Ponant, en passant par Gibraltar, selon des mouvements de flux et de reflux de population, dictés par le cours de l’Histoire.
Ce furent tout d’abord les Morisques, musulmans espagnols descendants des empires arabo-andalous, qui furent sommés de se convertir au catholicisme dès 1502 en Espagne. A la suite de la Reconquista, marquée par la prise de Grenade en 1492, des accords leur avaient permis de garder leurs pratiques religieuses et leurs coutumes jusqu’à cette date, où ils furent alors tenus de renier leur foi musulmane. Persécutés par le système de l’Inquisition, ils sont finalement expulsés par le Roi Philippe III entre 1609 et 1612.
Nourrissant un ressentiment profond contre l’Espagne et les nations catholiques et chrétiennes en général, certains d’entre eux se fixèrent au Maroc à Salé ou encore à Tétouan, emportant avec eux des techniques de construction navale ainsi que leurs biens ; c’est alors qu’ils s’adonnèrent à la course, érigée en véritable djihad contre les infidèles chrétiens. Parmi les premiers, des Maures originaires de la ville de Hornachos en Estrémadure, les Hornacheros, s’installèrent dans la Kasbah des Oudaïas à Rabat-Salé et fondèrent une République autonome de corsaires, affranchie du pouvoir du sultan, jouant de la protection d’un Marabout de la Zaouïa environnante. La République de Salé gardera une relative autonomie de 1627 à 1668, mais les luttes intestines entre Hornacheros et Andalous eurent raison de cette indépendance et les corsaires retournèrent alors à leur statut de vassaux du sultan et lui payèrent leur tribut sur la course.
Salé devint un port renommé de corsaires barbaresques, le quatrième le plus craint après Alger, Tripoli et Tunis, régences barbaresques en Méditerranée ; de nombreux aventuriers européens, renégats chrétiens, apportèrent leur savoir-faire et occupèrent parfois même les postes de « raïs », c’est-à-dire de capitaines de vaisseaux de course. Outre le fait de s’emparer des cargaisons des vaisseaux aux pavillons étrangers, accostés et attaqués, leur prise se rapportait aussi à tous les individus qu’ils pouvaient capturer afin de les réduire en esclavage, quand ce n’était pas des razzias opérées sur les côtes pour accroître leur population de captifs. C’était une économie de la rançon mise à l’œuvre, car les esclaves captifs étaient dûment monnayés, soit rachetés par l’entremise de congrégations dédiées à la « Rédemption », c’est-à-dire au salut et au rachat des esclaves chrétiens, après avoir rassemblé par des aumônes les sommes requises pour ces rachats en nombre, soit à des échanges contre des captifs musulmans qui garnissaient alors les chiourmes des galères du roi.
En faisant régner la terreur sur les mers, ces corsaires nuisaient au commerce maritime, en entravant notamment la route des Indes.
Pour le cardinal de Richelieu, superintendant de la marine et du commerce de France, le problème était de taille : en 1626, d’après un mémoire qui lui fut adressé par Isaac de Razilly, l’un de ses amiraux, 6000 chrétiens se trouvaient à Salé, qui avaient été capturés entre 1618 et 1626, ce qui faisait environ 800 nouveaux captifs par an.
Tout au long des XVIIème et XVIIIème siècles, la négociation pour le rachat des captifs et la sûreté de la navigation sera l’enjeu diplomatique des différentes ambassades entre la France et le Maroc. Petit à petit, la course salétine s’éteignit au XIXème siècle jusqu’à ce que le sultan Moulay Sliman y mît un terme définitif en 1818, en sabordant sa flotte. Afin de mettre fin à tout différend avec les Européens, il avait déjà décidé unilatéralement de vider les geôles du Maroc de ses derniers captifs chrétiens en 1816.
Près d’un siècle plus tard, c’est un nouvel apport de population que le Maroc connaît, cette fois-ci débarquée de son plein gré, attirée par un pays en plein développement et riche d’opportunités.
Sous le protectorat (1912-1956), bien que Lyautey ait pris soin de protéger les propriétés agricoles des fellahs (petits paysans marocains), des Habous (domaines des institutions musulmanes de bienfaisance) et des jama’a (terres collectives des villages) de la spéculation foncière, la colonisation agricole couvrait un demi-million d’hectares en 1926, acquis à titre onéreux sur le domaine du Makhzen, soit la moitié des terres exploitées (1.100.000 has) jusqu’à la fin du protectorat.
Le fossé se creusait toujours plus entre l’agriculture mécanisée et amendée des colons et l’agriculture vivrière et indigène, tant et si bien que l’exode rural fut initié au profit des grandes villes : des milliers de fellahs y émigrèrent et allèrent peupler les premiers bidonvilles.
Durant la Première Guerre mondiale, quelques 30 000 à 40 000 campagnards marocains « désœuvrés » avaient été embarqués en France pour y travailler dans les usines et dans les mines, à la place des ouvriers au front.
De son côté, le Maroc absorbait une nouvelle population venue de France, de 100 000 personnes environ en 1926, à 170 000 au début des années 1930, pour s’établir finalement à 475 000 en 1951.
Originaires de Paris, de Corse, d’Algérie, des départements de la Gironde, des Bouches-du-Rhône, de l’Hérault et du Nord, les Français du Maroc comptaient nombre d’ouvriers et de petites gens partis chercher fortune, des fonctionnaires et des professions libérales, population majoritairement urbaine, contrairement à la population marocaine majoritairement rurale.
Amorcée au cours du protectorat, notamment parmi les populations du sud du Maroc, l’immigration marocaine en France se poursuivit après l’indépendance du Maroc, avec une convention en 1963 instituant le Maroc comme pourvoyeur de main-d’œuvre pour l’industrie française. Cette immigration se diversifiera ensuite avec le regroupement familial et une immigration visant la promotion sociale.